El Medreb, hangar délaissé, transformé en musée à ciel ouvert, une recherche patrimoniale et architecturale sous le signe de la mémoire collective, un projet pluridisciplinaire, une expérience singulière.

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Par Ibtissem NOUAR

El Medreb, tiré de l’argot algérien, signifie, selon le contexte, un lieu à la fois indéterminé et très précis. Au revers de cette appellation distinctive, un projet multidisciplinaire, s’assignant pour objectifs une recherche sur les bâtiments abandonnés, les friches et le patrimoine industriel d’El Hamma (Belcourt) en étudiant son contexte social et historique ainsi que l’aspect humain par la préservation de la mémoire collective des lieux et tout cela en impliquant directement les habitants.

Mémoire populaire, mémoire collective

L a mémoire collective est au cœur de cette manifestation, une récidive du Dj’art (2014) sous la houlette d’une équipe juvénile, membres du collectif Trans Cultural Dialogues qui a visé à explorer la mémoire collective sous toutes ses formes. Beaucoup de moyens ont été mis en œuvre pour restituer l’Histoire d’El Hamma: Histoire en graffiti, cinéma ravivé, tables rondes, ateliers de théâtre et expositions photographiques. Ces approches ne sont aucunement nostalgiques, elles visent plutôt à rétablir de pans entiers du patrimoine commun pour mieux comprendre notre présent et en tirer les enseignements pour préparer notre futur. Pendant une demi journée, autour d’une table ronde organisée au hangar B, des architectes, des urbanistes et des habitants d’El Hamma ont débattu ensemble de la place de la mémoire collective dans les futurs plans d’urbanisme d’Alger et notamment les énormes potentialités que représentent les friches industrielles.

Street art, quand l’art prend les murs

Inspirés de récits urbains collectés auprès de la population, de jeunes artistes , Myriam Zeggat, Serdas, El Panchw et Sneak, ont fait parler les murs du hangar avec des fresques monstrueuses, entre grafitti, street art, muralisme et calligraphiti. Leurs ambitions et  pratiques son si différentes,  qu’elles méritent distinction.

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Myriam Zeggat la lady du mouvement est fascinée par la bande dessinée depuis son adolescence. En 2013 elle participe à une formation en bande dessinée avec le bédéiste belge Etienne Schreder dans le cadre du festival international de la bande dessinée d’Alger. Cette formation lui a permis de découvrir le côté professionnel de la bande dessinée. Une année après Myriam s’inscrit à l’École des Beaux-Arts d’Alger où elle découvre le dessin académique et la culture de l’art. C’est ainsi qu’elle fait son intro dans le dessin d’illustration, et le street art c’était tout simplement une suite.

 » j’ai commencé à faire du street art en voyant des artistes en faire. C’était surtout des garçons qui sortaient dans la rue et qui taguaient les murs alors que l’art urbain n’était ni très répandu ni très ancien, il était resté très discret durant les dernières décennies ».

Le graffiti en tant que phénomène anthropologique a toujours existé, mais en Algérie il commence à peine à émerger avec des artistes urbains fraîchement diplômés des Beaux-Arts (certains y sont encore étudiants) que Myriam a rencontré et accompagné dans leurs vagabondages. Myriam ne se prend pas pour une rebelle, elle considère cet art comme une simple répression du vandalisme. Pour elle les murs sont un support comme un autre.

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© Abdelraouf Meraga.

 » Je peins sur les murs comme je peins sur un chevalet ou sur mon PC. L’avantage du street art c’est que ça se passe dans la rue, c’est populaire, ça me donne l’occasion de rencontrer plus de gens que dans une galerie ou sur une page Facebook, c’est ce que j’aime le plus dans cette activité libertaire et c’est ce qui me pousse à la pratiquer »

La fresque d’El Medreb représente une histoire parmi les récits rassemblés auprès des habitants d’El Hamma . Il s’agit en réalité d’une légende, deux légendes en fait, que l’artiste a jumelées pour en tirer une histoire d’amour. La première histoire est celle d’une usine de boissons alcoolisées qui a existé dans le quartier même où la peinture a été réalisée. Sur les vestiges de l’usine, une femme représente une figure d’une affiche publicitaire de l’usine datant des années quarante.

 » je l’ai reprise, je l’ai dessinée comme je le voulais, l’homme à côté représente une autre légende, celle d’un pêcheur qui vivait juste à côté de l’usine avec sa canne à pêche. Il avait pour habitude de voler des bouteilles d’alcool de l’usine et dans ma fresque je l’ai imaginé amoureux. Le message derrière c’est un clin d’œil à certaines choses dont on ne parle pas dans notre société et qui sont considérés comme tabous, l’alcool, l’amour… »

Myriam Zeggat est actuellement en quatrième année à l’école des beaux arts d’Alger dans la spécialité peinture. Sur sa page Facebook Myriam Artworks, elle publie régulièrement des illustrations réalisées avec Photoshop, du digital painting et non de la retouche photo, du dessin d’après références à proprement parler, de l’illustration, du dessin comme sur une peinture traditionnelle.

 » C’est mon support préféré je pense, pour la rapidité, et pour la précision aussi. J’utilise Photoshop 6, une tablette graphique, j’aime beaucoup le trad’ (traditionnel) également. J’ai beaucoup de carnets de croquis et je trimbale tout le temps avec moi, mon journal intime où je note tout, je maîtrise aussi la peinture traditionnelle »

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© Orssan Prod

On retrouve également Vato, un membre du collectif Lik!p et étudiant aux Beaux-Arts . Venu au début pour aider les deux membres de son collectif El Panchow et Serdas, il a fini par laisser lui même sa trace sur ces murs ordinaires, sur ces non-lieux d’art .

 » Une des histoires attachées au quartier d’El Hamma m’a beaucoup touché et traiter de cette légende m’a paru comme une évidence. C’est l’histoire d’un couple qui a construit une cheminée comme symbole de l’amour. Je n’ai pas retenu les détails de l’histoire, j’ai juste travaillé l’idée à ma manière et selon l’état d’esprit du moment. J’ai alors représenté le personnage sans sa dulcinée, triste, le teint bleuâtre sur fond orange, un personnage qui s’est rendu compte que sa vie n’a été qu’une simple fable. Je l’ai baptisé El Hassel, m’inspirant d’un titre du rappeur Diaz, ce nom lui va bien puisque le personnage est coincé dans une position peu confortable entre deux fenêtres, adossé à l’une et poussant du pied la seconde. Le regard est profond et perdu au loin, un briquet à la main, un joint derrière l’oreille. C’est le jeune algérien qui regarde sa vie défiler devant ses yeux et de tout ce qu’il a vécu il ne reste que rêve et imagination qu’il puise dans un idéal qu’il aimerait bien vivre. Le tout baignant dans la culture Hip Hop pour laquelle je milite et dont je défends les couleurs par…les couleurs. Le grafitti est l’un des piliers du Hip Hop et l’un ne va pas sans l’autre, la musique reste mon moteur, les textes des morceaux que j’écoute se traduisent dans mes œuvres en images. Des phrases profondes qui reflètent mes pensées et ceci est visible dans mon travail ».

Ces jeunes artistes désintéressés et anarchistes taguent les murs et écrivent l’histoire en introduisant cette pratique en Algérie. Leur performance est liée à une sorte de transgression et de provocation dans l’espace public, allant jusqu’à son appropriation. N’entendant pas faire commerce de leur art strictement lié à la contestation sociale, intervenant sans autorisation, pour la beauté simplement, sans souci de reconnaissance sociale.

Le bus magique

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Hangar B

Dans le second espace, le hangar B, propriété de l’office national de gestion et d’exploitation des biens culturels protégés, ont eu lieu des projections de films dont le choix était centré sur la thématique de l’espace urbain et de ses transformations. A l’intérieur du hangar se trouve un bus abandonné, à l’intérieur du bus une exposition photo est organisée. Un concept original qui a séduit un grand nombre de visiteurs. Nadjib Bouznad, l’artiste photographe contacté via Facebook pour rejoindre le groupe y expose 25 photos prises lors de sorties organisées un mois avant le commencement des activités.

 » Durant les sorties de recherche autour d’El Hamma, je les accompagnais avec mon appareil, on discutait avec les personnes, on leur posait des questions. En tout j’ai pris une quarantaine de photos et celles que j’ai exposé sont les plus représentatives du quartier d’El Hamma. On y voit de nombreux portraits, El Medreb, c’est beaucoup de friches abandonnées, la seule chose qui y était encore vivante c’était l’être humain et pour ressusciter El Hamma, je l’ai pris en photo ».

Oscillant entre le photojournalisme et la photographie d’art, Nadjib Bouznad photographie l’humain et le paysage urbain. Des visages figés, des bâtisses en ruines et des situations insolites. Connu pour ses couleurs magnétiques, il a exposé ses œuvres , entre 2015 et 2016, au palais de la culture d’Alger, au restaurant l’atelier et à l’institut français d’Alger.

Humans of El Medreb

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Dounia et Messaouda

Au delà de cette manifestation à la fois culturelle, architecturale et historique, El Medreb a été avant tout une expérience humaine enrichissante, une bouffée d’air et d’art pour les habitants d’El Hamma et particulièrement pour les enfants, qui ont participé aux activités en graffitant eux aussi les murs. N’étant pas habitués à ce genre de festivités culturelles, ils ont réclamé un Medreb II dans ces deux hangars qui ont été pendant huit jours un vrai cortège d’art; de la peinture, du cinéma, du théâtre et surtout beaucoup d’émotions.

Messaouda in the Place

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