Retour sur une exposition. Picturie générale III, gros plan sur quatre installations.

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Par Ibtissem NOUAR.

Après avoir investi l’école d’art Artissimo en 2013, et la baignoire en 2014, c’est dans un ancien marché abandonné depuis presque 30 ans, que Picturie générale est revenue du 23 avril au 21 mai dernier pour sa troisième édition, avec 23 artistes peintres, photographes, performeurs, et sculpteurs… Commissionnée par Mourad qui y est également exposant, cette manifestation collective  non thématique permet de découvrir la création contemporaine de la scène algérienne. Une appropriation d’un vieil espace qui séduit, et une exposition indépendante qui a de ce fait, cannibalisé les structures existantes.

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Roulma de Farès Yessad.

Présent pour la première fois parmi les picturiens, Farès Yessad y présente sa mobylette, réalisée avec les mêmes matériaux qu’en industrie automobile, excepté la taule, incorporée avec des barres d’armatures, ensuite la forme a été modelée par partie, tous les éléments ont été par la suite moulés avec du plâtre, l’artiste a en dernier fait un  tirage avec de la résine, toutes les parties ont été rassemblées, ponçage, rectification avec un mastic automobile, à la fin il peint le tout avec un pistolet et le tour est joué, l’œuvre est là, sorti droit de son imaginaire, nous illustrer la thématique sur laquelle il a travaillé, qui est les jeux et les jouets, plus précisément « Comment peuvent les expériences vécues, influencer la fabrications des jouets pour enfants », sur le plan politique et économique.

Cette installation représente pour l’artiste une Utopie d’une industrie algérienne dont le patrimoine culturel urbain représente l’enjeu, une sorte de vision ironique à tout ce qui est « Mantouj bladi », et l’artiste de préciser ceci n’est bien sûr qu’un rêve car en ce qui concerne la production nous sommes encore très dépendants, cette œuvre est comme un clin d’œil à l’échec de la voiture dite algérienne « alors j’ai fait ma propre voiture algérienne en forme d’œuvre d’art », intitulée « Roulma, » cette mobylette s’attaque aussi à la disparition de toute culture, dont la nôtre, la faute à la mondialisation que  Farés considère plutôt comme un handicap et une réelle domination. L’artiste utilise la banalité pour nous mettre en face d’une triste réalité.

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Première et dernière étape de la création de l’oeuvre.

Sabrina Bendali,  de son côté, débarque avec une œuvre qui questionne les relations sociales, « Nous vivons dans une société qui se donne  le dos », ayant observée les passants toujours pressés et détachés des autres, l’artiste commence alors à se poser des questions autour de la nature des relations sociales au sein de l’espace public et de ce que cela impliquait pour l’individu et son équilibre socioculturel.

« On dit bien « faire face aux choses » pour exprimer le courage d’affronter une réalité, et « donner le dos à une situation » pour exprimer le déni de celle-ci. Le dos fait partie de notre langage quotidien et familier. Un nombre considérable d’expressions ont trait à ce terme dont la plupart sont négatives. Mais le dos n’est pourtant pas qu’un terme utilisé dans le langage, il est avant tout une partie du corps et pas la moindre car il est le lien entre toutes ses autres parties ».

Le titre Hekli dahri (gratte-moi le dos), est inspiré du fait que l’on a besoin de l’autre pour nous gratter le dos. « Dans cet ordre d’idées, j’ai opté pour une mise en forme de notre concept basée sur une installation interactive qui incite à la participation du public qui va littéralement se frotter aux dos ».

Cette installation a été réalisée en trois étapes, La première consistait à prendre l’empreinte en plâtre des dos, la seconde à mettre en forme nos pièces en céramique (estompe) et la troisième à finir et à cuir ces dernières à 1000°c.

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Trabendo de Walid Bouchouchi, une sorte de cabas, à travers lequel il a souhaité matérialiser son art, le rendre accessible à son public algérien, contrairement aux images de ses tags qu’ils partagent sur les réseaux sociaux, et que les amateurs ne peuvent apprécier qu’à travers leur écran, Trabendo se voit se touche et se ressent. Une installation intimiste nous avoue-t-il.

Dans cette œuvre, l’artiste d’expliquer, on peut distinguer deux aspects, le premier répond à sa pratique qui consiste à produire des images; graffitis dans la rue, un dessin en papier qu’il prend en photo et qu’il balance sur instagram, une mise en scène qu’il photographie signifiant quelque chose de particulier qu’il souhaite exprimer. « Quand j’étais à Alger  les gens pouvaient avoir accès à mes travaux sur les réseaux sociaux et en même temps dehors dans la rue, ils trouvaient mes tags , ils prenaient ça en photo et me l’envoyait, il y avait une sorte d’échange intime entre moi et ceux qui partageaient ce que je faisais ».

Quand l’artiste vivait toujours sur Alger, et qu’ils taguait les murs de la ville blanche, les personnes qui suivaient son travail pouvaient le voir en temps réel mais aussi sur les réseaux sociaux, comme par exemple le tag qu’il a fait sur le mur du boulevard Mohamed V, les gens le voyaient quand ils passaient devant cette rue, le prenaient en photo et le partageaient sur les réseaux sociaux, une sorte de dialogue qui n’est plus depuis que l’artiste vit sur Paris, alors que les amateurs de son art vivent majoritairement sur Alger. Et c’est de là que lui est venue l’idée, « De quelle manière vais-je expédier mon art en Algérie ? ». « Je voulais réaliser une œuvre concrète, la matérialiser, une œuvre qu’on pourrait toucher et pas uniquement voir comme pour le cas des photos sur Instagram, alors j’ai décidé de faire comme tous les algériens qui vivent à Paris et qui ramènent tout dans leurr cabas: Les cigarettes.. Et en retournant au bled ils apportent du chocolat et du fromage ».

Walid a donc envoyé son art par cabas et a fait de ce cabas l’œuvre d’art en elle-même, la manière dont il l’a expédié a suivi sa démarche artistique, revendiquant le populisme.  » Ce n’est pas parce que c’est une œuvre d’art que je vais envoyer ça par colis spécial ou bien par le biais d’un réseau artistique. Je l’envoie au pays comme j’envoie le reste ».

En ce qui concerne le deuxième aspect l’artiste a souhaité mettre en lumière un phénomène social ou économique qu’il voit se répéter au fil des années, et qui est en rapport avec la crise économique, par exemple dans les années quatre-vingt-dix,  quand l’état a dû limiter voir stopper les importations, on a donc pas eu le choix et on a eu recours à cette pratique, ce qu’on appelle le fameux cabas. « Même si la loi l’interdisaient, on s’arrangeait toujours pour avoir du chocolat ou quoi que ce soit, cette pratique a un peu disparu dans les années 2000, mais aujourd’hui je vois que ça revient avec la crise économique, je vois beaucoup de gens ramener le cabas du bled, et rapporter beaucoup de choses de Paris à leurs familles ». L’artiste visuel décrit cette œuvre comme une réponse à ses questionnements et une manière personnelle d’imager une réalité qu’il perçoit.

A l’extérieur on peut voir les haricots jaunes que Walid dessine souvent, qui n’ont pas une signification particulière, mais qu’il considère comme une sorte de signature. « Au lieu de dessiner les haricots à Paris la prendre en photo et les montrer aux algériens, je la dessine sur le cabas et je l’envoie au bled, de cette manière ils la verront directement sur le cabas « .

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Adel à Amman et Fil Hawa Sawa à Picturie.

Pour sa troisième participation à P G III, Adel Bentounsi nous présente son installation Fil Hawa Sawa.  L’idée de rassembler ces flûtes en forme de bâtonnets de dynamites était venue grâce à une résidence d’artistes qui lui a été  proposée par l’association palestinienne nommée « El Atlal « en partenariat avec les ateliers sauvages de Wassyla Tamzali qui souhaitait organiser cette résidence à Jéricho, l’événement a coïncidé avec la révolution des couteaux « Intifadate Essakakine », ce n’était donc pas possible pour Adel et les autres artistes invités par l’association de franchir les frontières palestiniennes.

Ces artistes ont donc pensé à s’installer à Amman pour un premier, ensuite Adel a cherché une manière pour envoyer son œuvre en Palestine où la résidence aurait dû avoir lieu : un choix s’était imposé à lui ; Faire une vidéo ou des photos et les envoyer par mail ou par clé USB, car une installation artistique n’aurait pas pu passer les frontières. «  Et de là j’ai eu l’idée de me réapproprier le mythe des trompettes de Jéricho et de travailler dessus ».

L’artiste a commencé à acheter des flûtes, il les a rassemblés comme des bâtons de dynamites. «  J’ai pensé qu’après avoir vu le processus de montage, ils pouvaient facilement le reproduire à Jéricho et les exposer par la suite ».

Adel Bentounsi considère cette œuvre comme un attentat artistique, il l’a nommé Fil Hawa Sawa, car nous sommes tous concernés par cette question d’occupation. « J’ai exposé au marché Volta les quelques flûtes que j’ai gardé, pour témoigner de mon expérience, quand j’ai essayé de passer les frontières pour aller à Jéricho ».

 

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