Les deux éternels du Congrès de la Soummam. Abane Ramdane l’architecte de la révolution.

P141108-15

Abane Ramdane & Larbi Ben Mhidi.

Par Laakri Cherifi

Dans ses deux chroniques dédiées aux héros de la révolution algérienne, Laakri Cherifi accorde à Abane Ramdane et Larbi Ben M’hidi une place à la hauteur de leur mythe. Dans le premier épisode, l’auteur, investie dans le devoir de mémoire, à travers les grands personnages de la révolution, nous convie à re-découvrir l’un des grands chefs de la révolution : Abane Ramdane : un homme, un engagement et un destin.

L’histoire d’Abane Ramdane, malgré les 57 ans qui nous séparent de son ignoble assassinat, continue de captiver. Il est certain que le fils d’Azouza  (Larbaâ Nath Irathen) a marqué l’histoire de l’Algérie de façon lumineuse, malgré la haine farouche qu’éprouvait à son égard et ce, quoi qu’en en pensent les rivaux de sa ligne politique.

Abane Ramdane naît en Kabylie le 10 juin 1920. Mobilisé dans un régiment de tirailleurs algériens durant la Seconde Guerre Mondiale, il est démobilisé et entre au sein du Parti du Peuple Algérien (PPA) du dirigeant indépendantiste alors incontesté Messali Hadj. Parallèlement, il vit grâce à un emploi municipal au sein de l’administration coloniale. Après les massacres de Sétif et Guelma de mai 1945 (répression par le colon des manifestations nationalistes du 8 mai qui se solda par plusieurs milliers de morts du côté algérien), Abane rompt avec l’administration coloniale et s’engage dans le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD), parti messaliste qui succède en 1946 au PPA après la dissolution de ce dernier. Il y gravit rapidement les échelons pour devenir un des responsables régionaux du parti. Parallèlement, il devient, à partir de 1947, membre de l’OS (Organisation Spéciale), branche armée du parti chargée de déclencher la guerre et la marche vers l’indépendance. Après cinq pénibles années passées dans les pénitenciers français, Abane Ramdane est libéré le 18 janvier 1955. Bien que les trouvailles avec sa famille, notamment sa mère qui attend avec impatience ce moment, soient intenses, le devoir national, pour ce militant dévoué, est plus fort. Ainsi, quatre jours après sa libération, il reçoit une délégation locale du FLN. Parmi ses hôtes, il y a le futur colonel de la wilaya IV et son fidèle ami, Slimane Dehilès. Ainsi, au début de l’année 1955, l’urgence, pour les chefs de l’insurrection, est de maintenir la pression. Du coup, les leaders du FLN ont besoin de renfort. C’est dans ce contexte que Krim Belkacem charge son adjoint, Amar Ouamrane, de convaincre Abane de rejoindre les chefs de la révolution et d’accepter de lourdes responsabilités dans la capitale (zone 4).   » En fait, bien que Rabah Bitat s’acquitte convenablement de sa mission, un tel renfort ne peut pas être de refus. C’est ainsi qu’au début du mois de mars, Abane Ramdane reçoit une lettre d’un haut responsable de la zone 4. Celui-ci ne pourrait être, que Rabah Bitat.1″ Cependant, bien que le mouvement révolutionnaire commence à se bâtir des bases draconiennes, le terrain est tout de même en friche. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le travail attendant Abane Ramdane n’est pas une simple besogne. Car, à l’insuffisance des moyens, les autorités coloniales étouffent peu à peu l’organisation : assassinat de Didouche Mourad, chef de la zone 2, en janvier 1955, arrestation de Mostefa Ben Boulaid Boulaid en février 1955 et de Rabah Bitat, chef de la zone 4, en mars 1955. Sur les six membres fondateurs du mouvement révolutionnaire (FLN), seuls Krim Belkacem et Larbi Ben Mhidi sont désormais en vie. Mohammed Boudiaf, le coordinateur national, a quitté l’Algérie à la veille du déclenchement de la lutte armée. Mais, là où le FLN a besoin de renfort, c’est incontestablement sur le plan organisationnel. Et c’est là où l’apport d’Abane Ramdane se révèle d’une importance capitale. »Nous attirons l’attention des militants sur le point suivant : Le FLN n’est pas la reconstitution du MTLD. Le FLN est le rassemblement de toutes les énergies saines du peuple algérien2″, tract du FLN rédigé par Abane Ramdane en juin 1955. Cette stratégie, bien qu’elle ne fasse pas l’unanimité, va s’avérer payante. En entamant des contacts, dès le printemps 1955, avec toutes les formations politiques, Abane Ramdane, rejoint dans peu de temps par Larbi Ben Mhidi, réussit ce que tous les leaders du mouvement révolutionnaire n’ont pas pu réaliser jusque-là : le rassemblement de toutes les forces vives algériennes dans un même mouvement pour former un magma qui détruira définitivement le système colonial.

Il consacre son énergie à organiser et à rationaliser la lutte, et à rassembler toutes les forces politiques algériennes au sein du FLN pour donner à la rébellion du 1er novembre la dimension d’un grand mouvement de résistance nationale. Secondé par Ben Youcef Ben Khedda, il impulse la création d’El Moudjahid, le journal clandestin de la révolution, de l’hymne national  » Kassaman  » (en contactant lui-même le grand poète Moufdi Zakaria), appuie la naissance des organisations syndicales ouvrière (UGTA), commerçante (UGCA) et estudiantine (UGEMA), qui deviendront, elles aussi, une masse indéfectible pour la révolution. Il met également en chantier et supervise la rédaction d’une base doctrinale destinée à compléter et à « purifier » les objectifs contenus dans la proclamation du 1er novembre 1954. Soutenu par Larbi Ben M’hidi, il fait adapter au « Congrès de la Soummam » du 20 août 1956 une loi pour l’armée de libération nationale (ALN) devant se soumettre aux directives de la guerre, et surtout, devenir une plateforme politique dans laquelle est affirmée la « primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur ». Il est désigné comme l’un des cinq membres d’un directoire politique national, le Comité de Coordination et d’Exécution (CCE), chargés de coordonner la révolution et d’exécuter les instructions du conseil national (CNRA) conçu à cet effet. C’est Abane Radmane qui décide avec Larbi Ben M’hidi et Yacef Saadi de déclencher la bataille d’Alger, durant laquelle, chargé avec Ben M’hidi de superviser l’action militaire, il coordonne l’action et la propagande politiques en direction de la population algérienne. En mars 1957, après l’arrestation et l’assassinat de Ben M’hidi et la traque de Yacef Saadi, les réseaux FLN à Alger, poussés par la 10eme division parachutiste du général Massu, s’effondrent. Abane avec les trois autres membres du CCE doivent alors quitter la ville. Abane part à Tunis où il se heurte aux colonels de l’ALN. À ces derniers qui investissent en force les organes dirigeants de la Révolution (CCE et CNRA), il se heurte à un détournement autoritariste qui appelle à l’abandon de la primauté du politique et de l’intérieur, adoptée à la Soummam, ce qui engendre des animosités. Abane Ramdane ne voit donc pas d’autre alternative que de se sacrifier pour la cause algérienne, qui, pour lui, signifie l’empêchement de la dérivation du mouvement. « Vous ne pensez plus au combat, mais au pouvoir. Vous êtes devenus ces révolutionnaires de palace que nous critiquions quand on était à l’Intérieur. Quand on faisait vraiment la révolution. Moi j’en ai assez. Je vais regagner le maquis et à ces hommes que vous prétendez représenter, sur lesquels vous vous appuyez sans cesse pour faire régner votre dictature au nom des combattants, je raconterai ce qui se passe à Tunis et ailleurs3 », apostrophe-t-il les colonels lors de sa dernière réunion au sein du CCE. Attiré dans un guet-apens par ses frères de combat, il est assassiné le 27 décembre 1957 dans une ferme proche de la ville marocaine de Tétouan. La mort d’Abane Ramdane ne sera annoncée que le 29 mai 1958 par la presse révolutionnaire et sera présentée comme « une mort au champ d’honneur », suite à un accrochage avec l’ennemi. Cette mort, fruit d’un assassinat comme procédé de règlement des conflits internes, baptisera également une méthode de la violence politique dont l’Algérie a encore aujourd’hui du mal à sortir.

En 1962, Ahmed Ben Bella (membre du FLN de l’extérieur) arrive à la tête du pouvoir de l’Algérie indépendante, aidé par l’ « armée des frontières » de Houari Boumediene. Mais l’âme du « Congrès de la Soummam » avait déjà disparu le 26 décembre 1957 avec l’assassinat de l’architecte de la révolution.


  1.  Boubekeur Ait Benali, Le rôle d’Abane Ramdane pendant la guerre d’Algérie (1), Institut Hoggar, le 2 décembre 2013.
  2. Aït Benali Boubekeur , Le rassemblement national: L’étape décisive avant le congrès de la Soummam, huffpostmaghreb-Algérie, le 26 août 2014.
  3. Aït Benali Boubekeur, Retour sur l’assassinat politique d’Abane Ramdane, op.cit, le 31 décembre2014.
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