La lutte des langues dans la vie d’Assia Djebar

Assia-Djebar1

Par Laakri Cherifi

Dernier épisode de la série d’articles de Laakri Cherifi consacré à l’hommage à Assia Djebar. Aujourd’hui, c’est autour de la lutte des langues dans la vie de l’ auteure, (la langue maternelle « arabo-berbère » et la langue française) où nous invite l’auteur. L’écrivaine vit-elle réellement un déchirement entre ces deux langues ?

L’originalité du couple film/roman vient de la mise en œuvre d’une écriture plurielle. L’autobiographie est multiple et prend sa source dans le passé profond de l’Algérie, pour faire rayonner le présent le plus récent. À cet effet, plusieurs écritures se superposent (prose et poésie, écriture cinématographique et chant), afin d’exprimer le mal de vivre et la quête d’identité d’un peuple. C’est alors que l’image crée un texte complexe, en retour de la démarche première qui était tout simplement le passage du roman au film, mais qui se révèle ainsi comme une entrée du roman dans le film. La littérature et la cinématographie deviennent donc deux grands axes indissociables chez cette dame de fer, qu’est Assia Djebar. Son œuvre est un moment essentiel dans l’exploration de la polyphonie du monde d’aujourd’hui : sons, images, textes et langues parallèles et communes.

Soulignons ici que le passage de l’écran à l’écrit soulève un problème-clé : celui de la langue. Écrire en français, s’exprimer dans la langue coloniale, c’est risquer le déchirement avec la terre natale, la séparation avec les sœurs enfin retrouvées, autrement dit risquer la perte de l’identité : Parler de soi-même hors de la langue des aïeules, c’est se dévoiler certes, mais pas seulement pour sortir de l’enfance, pour s’en exiler définitivement1. Si l’on remonte dans l’écriture de Djebar, l’on remarque que l’écrivaine n’a pas été aussi négative dans sa bataille entre les langues : la langue arabe, maternelle, et la langue de l’exil, le français. Dans son précédent roman, L’Amour la Fantasia (1992), la langue maternelle n’est pas associée au conflit, mais à la figure maternelle, à l’amour et au désir. Dans ce roman, l’opposition n’est pas située à l’intérieur du langage lui-même, mais entre deux langues : le français et l’arabe. La langue maternelle est ici aliénante. Le français est paternel par le fait que Djebar l’a appris de son père et par le caractère paternaliste de la colonisation. Le français est aliénant, parce qu’il la sépare de son identité algérienne et de ses compatriotes algériennes. Dans L’Amour La Fantasia, Djebar regrette sa séparation avec la langue maternelle, l’arabe, suivant son entrée dans la langue française. Elle exprime un désir ardent de la langue maternelle, à travers le désir du lait maternel. Par contre, dans Vaste est la prison (1995), l’opposition entre le français et l’arabe se radicalise brusquement, puisque Djebar s’écarte de sa langue maternelle : elle voit soudain cette langue sous son vrai jour : « La langue maternelle m’exhibait ses crocs1». Djebar prend conscience du fait que la force dévastatrice de la rupture est à l’œuvre dans la langue arabe elle-même. Elle devient une orpheline du langage, sans aucune langue maternelle ou paternelle qui lui soit propre. L’arabe, sa langue maternelle, ne la protège plus de la séparation, elle est associée à l’animosité qui la crée. Le désir de la langue maternelle est reporté sur un autre désir, celui de trouver une autre langue qui, à la différence de l’arabe et du français, ne l’exile pas de ses rivages.

La quête exprimée dans la trilogie autobiographique qui suivra le film, expose les difficultés rencontrées dans l’affirmation de ce « je », plus étroitement lié à ses sœurs et plus éloigné de la langue de l’autre. Ce retour à l’écriture en langue française va bouleverser la vie de la cinéaste, Assia Djebar, qui a réalisé autrefois des films dans sa langue maternelle. Néanmoins, en continuant sur la lancée de l’image-son, la quête autobiographique se confond avec un prolongement de la réflexion sur la condition des femmes et sur l’altérité de leur parole. L’expérience cinématographique a sans doute contribué à replonger la cinéaste dans les voies de l’écriture, en concevant une seconde aventure audio-visuelle auprès des femmes d’Alger, le même type de quête que celle effectuée auprès des paysannes du Chenoua. L’auteure avait pour projet de réaliser un film semi-documentaire, semi-fictionnel sur les femmes s’exposant sur les terrasses et les balcons d’Alger, afin de tuer le temps et de regarder vers l’espace extérieur, celui des hommes. Le film qui malheureusement ne verra jamais le jour, sera transformé en un ensemble de nouvelles suivies d’une postface publiée sous le titre emprunté à Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement ou « Femmes regardant et regardées ».

Ces femmes d’Alger, qui sont figées depuis 1832 sur le tableau du peintre, nous frappe aujourd’hui dans la réalité djebarienne par la sensibilité de leur amertume et par la douceur de leur soumission. Ces sultanes de l’ombre, vouées à vivre dans de vastes prisons dorées avec leurs chants poétiques et leur danse lente et nerveuse, sont le résultat du métissage artistique et romanesque de la rebelle déchirée entre deux cultures et deux langues radicalement distinctes. Il reste, de ce fait, la langue propre aux femmes, inscrite dans le dialecte arabe. La langue asphyxiée de ces captives, qui ne font que murmurer au creux des patios clos, à qui la coutume interdit la liberté de mouvement du corps et de l’esprit, est remplacée par les expressions détournées, les litotes et les proverbes.

Il semble donc que la langue française, même si elle examine et permet de comprendre, coupe toute communication et condamne à l’exil, hors de la patrie d’origine. C’est le même thème qui ouvre le roman, Vaste est la prison :  Longtemps, j’ai cru qu’écrire c’était s’enfuir…1. Le choix de s’exiler, de s’enfuir, telle est l’épreuve de l’écriture qui vient achever, en la compensant, celle du film. Comme si le fait de mettre en mots un processus vécu, détruisait les câbles avec cette identité que l’expérience filmique avait permis de retrouver. C’est ainsi que s’impose une nouvelle personnalité chez l’auteure, celle de transfuge. D’un pays à l’autre, d’une langue à l’autre, cette dernière semble être prise dans cette lancée de fuite et d’exil.

Assia Djebar, partie à l’aventure après cette expérience de l’exclusion et de l’exil, s’exprime progressivement dans ses œuvres et à travers son itinéraire douloureux du « silence de l’écriture ». L’exil imposé par le destin personnel, la double assimilation, puis l’impossible retour au pays natal déchiré, se sont transposés dans le désir de l’écrivaine d’assumer sa rupture et son déchirement qui se traduisent dans l’écriture elle-même : Je veux fuir. Je veux m’effacer. Effacer mon écriture1, écrit l’auteure dans Vaste est la prison. La romancière est, d’une part, accablée par les lois ancestrales de l’invisibilité et du silence vis-à-vis de la femme, d’autre part, taraudée de remords dans le désir intense de retourner aux sources et de se libérer des geôles de la langue française, du colon. Au croisement de la littérature et du cinéma, Assia Djebar a fondé sa carrière complexe. Passant de l’écriture autobiographique à la réalisation d’un film sur les femmes de son village, pour retourner ensuite à l’écriture, l’auteure se montre d’une grande habileté et surtout d’une volonté ferme de montrer le regard interdit et la face voilée de la femme musulmane. La complexité de son travail réside dans le métissage de l’écriture, que la ténacité de l’image-son avait rendu plus concret et plus réel et que l’écriture romanesque conduira à une considération primordiale.


  1. Clerc. J. M., L’influence du cinéma sur l’écriture romanesque d’A. Djebar, « Ce que le cinéma fait à la littérature (et réciproquement) », Dossier décembre 2006, LHT n°2, Fabula, p. 45.
  2. Djebar, A., Vaste est la prison, éd. Albin Michel, Paris, 1995, p.15.
  3. Djebar, A., Vaste est la prison, op. cit., p.1.
  4. Ibid.., p. 331.
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