À la recherche de la mémoire des combattantes dans « La Nouba des femmes du Mont Chénoua »

SSS

Assia Djebar: Cinéaste féministe.

Par Laakri Cherifi

Deuxième « épisode » de la série d’articles écrits par Laakri Cherifi sur le thème: « Hommage à Assia Djebar, la Jeanne d’Arc de notre siècle ». Après « Assia Djebar : roman cinématographique ou film romanesque », voici maintenant: « À la recherche de la mémoire des combattantes dans « La Nouba des femmes du Mont Chenoua » ».

Le premier film d’Assia Djebar est une fiction mêlée d’images documentaires et de renvois au travail littéraire de l’auteure. Le docu-fiction met en scène une femme de trente ans, Lila, architecte, et son retour dans la région natale vers les montagnes du Chenoua, en compagnie de sa fille et de son mari, immobilisé sur sa chaise roulante suite à un accident. Sa relation de couple semble être une impasse et le désir de la jeune femme absent.

Assia Djebar : Cinéaste féministe

Le premier film d’Assia Djebar est une fiction parsemée d’images documentaires et de  renvois à son travail littéraire. Ce docu-fiction traite de façon originale le parcours individuel de Lila, jeune architecte revenue dans la maison de son enfance, les souvenirs de six femmes âgées, ainsi que les histoires ancestrales de la région. La protagoniste  est une algérienne qui revient également sur son passé, puisqu’il s’agit, pour elle, de retrouver les traces de son frère disparu pendant la guerre de libération. La caméra la suit alors qu’elle va de village en village, à la rencontre de femmes, jeunes ou moins jeunes, qui lui parlent de leur expérience de la guerre. Son présent semble voilé par un mariage lui apportant peu de satisfactions. Elle retrouve, cependant, son équilibre dans l’apaisement de la mémoire recouvrée et de l’identité collective réapprise.

Lila est l’œil-témoin à travers lequel la caméra enregistre des récits qui se succèdent dans l’horreur, les voix monocordes de celles qui n’ont rien oublié, mais qui ont tout renfermé dans leur cœur, livrant ainsi l’expression minimale d’une mémoire encore déchirée.
L’histoire proche et l’histoire lointaine se mêlent donc sur l’écran et dans le témoignage de ces femmes, qui se la transmettent de génération en génération et font vivre le passé dans le poids du souvenir et de la douleur toujours vivants. Dans ce parcours du passé vers le présent, dans cette quête d’un aujourd’hui nourri d’hier, c’est sa propre identité que découvre l’héroïne, à travers une fugitive qui a quitté sa maison et sa famille, à la recherche des montagnes de son enfance incendiées par la guerre. Devant l’image d’une mère et de sa petite fille fuyant le village et se réfugiant dans l’oued, elle s’exclame à la fin du film : « C’est moi l’enfant à qui l’on a donné une fois à boire dans les mains ruisselantes ».

Elle est parvenue au terme de sa recherche en rejoignant ces femmes enfin rendues visibles, grâce à son film qui a restitué leurs paroles issues de cette histoire qu’elles ont contribuée à bâtir de leurs mains et de leur sang. Lila, en proclamant la bande-son finale, a ressuscité la mémoire du passé et a fait que « les femmes ne retourneront plus à l’ombre ». Donc, parti de l’aventure individuelle, le film aboutit à la découverte d’un sujet collectif,  »sujet culturel » enraciné dans la  »sororité » de ces femmes, unies par la même histoire et la même émergence, hors de l’ensevelissement imposé par la tradition1.

Artiste subtile et multidimensionnelle, Assia Djebar s’est toujours éloignée de ceux qui voulaient enfermer superficiellement ses œuvres, tout en partageant la nécessité de rendre la parole aux femmes algériennes. La question du regard, du voyeurisme de l’image, indispensable dans le cinéma, mais soumis à l’interdiction dans la culture islamique, lui est primordiale. Les femmes ne sont jamais filmées sans leur consentement, car dans les sociétés musulmanes, surtout dans les années 1970, la participation de la femme au cinéma peut provoquer un déshonneur pour la famille, si ce n’est pour toute la société. Ainsi, le regard masculin, symbolisé par celui du mari handicapé de Lila se déplaçant dans une chaise roulante, est mis entre parenthèses. Il est placé hors champ pour laisser aux femmes la possibilité de percevoir l’espace extérieur d’une façon autonome. Cette neutralisation symbolique du mâle représente le châtiment du destin sur eux, pour inverser les rôles dans une société patriarcale et machiste.

La Nouba : un film né de l’histoire des femmes

Commencé comme une banale étude sociologique, La Nouba des femmes du Mont Chenoua bascule sans cesse du documentaire à la fiction, en alternant subitement l’image et le son (la musique), pour mieux pénétrer les sens et rendre l’atmosphère et les environnements, qui avancent entre cette fameuse révolte du 19e siècle et le désenchantement actuel, en passant par les temps forts de la guerre de libération. Par ailleurs, ce film batailleur, fait sans concession ni complaisance, montre les conditions de vie moyenâgeuse que continuent de subir des femmes courageuses, connaissant dans leur propre ménage le joug d’une dictature encore très vivace de nos jours : celle du mâle. Assia Djebar a voulu représenter, dans son film, les voix,les cris, les chants des femmes qui se font échos dans les ruelles arabes et les chuchotements des femmes exilées dans les campagnes.

Le rapport à la réalité dans La Nouba des femmes du Mont Chenoua, apparaît dans le traitement de la langue au cinéma, ce qui permet à A. Djebar d’utiliser non seulement un espace géographique, mais aussi un espace sonore et de ce fait d’amplifier ses capacités expressives par rapport à l’écrit et d’explorer la langue parlée, la musique. La réalisatrice se situe souvent dans l’espace de l’inter-langue, entre deux pays, entre deux cultures. Le sens de cette œuvre originale est l’harmonie entre création poétique et création musicale, entre création cinématographique et histoire des femmes algériennes. L’imaginaire de la « fugitive », A. Djebar, a laissé une trace dans le monde des images en mouvement et pas seulement la trace des « murmures anciens ».

Assia Djebar, qui représente la  »Jeanne d’Arc » de notre siècle, est la première femme maghrébine à avoir atteint le sommet de l’intellectualisme. Le cinéma pour elle est une manière de montrer les deux langues qui s’affrontent sans cesse en elle : l’arabe, qui est sa langue maternelle et la langue française, celle du père, du colon et de l’écriture. Ainsi, le cinéma est un moyen de mêler les souvenirs personnels et la critique d’une société bâtie sur des tabous et sur l’enfermement de la femme. Ce film est historique et mémoriel, très intense et primordial.


1 Cro, E., La sociocritique, Paris, L’Harmattan 2003, p. 105.

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