Assia Djebar: Roman cinématographique ou film romanesque.

o-10959482_885263741536172_4171141416802244175_N-facebook

Par Laakri Cherifi

Laakri Cherifi publie sur Jeune Maghreb une série de contributions dont le thème principal est « Hommage à Assia Djebar, la Jeanne d’Arc de notre siècle ». Premier épisode: Assia Djebar: Roman cinématographique ou film romanesque.

Il est singulier de constater que nous vivons dans un monde où l’écriture romanesque côtoie le cinéma et où l’image influence la plume, comme dans les œuvres d’Assia Djebar. En 1978, cette dernière réalise La Nouba des femmes du Mont Chenoua. Les critiques de l’époque sont très partagés ; certains ouvrages traitant du cinéma maghrébin ne l’évoquent même pas. Cela est peut-être dû à la forme novatrice et symbolique, mêlant fiction et documentaire de la cinéaste. En filmant des scènes réelles de femmes, elles narrent leur place dans l’Histoire, brisant le cliché traditionnel de leur espèce.

Assia Djebar avait déjà écrit quatre romans avant de plonger dans un mutisme de dix ans : à La Soif en 1957, succèdent Les Impatients (1958), Les Enfants du nouveau monde (1962) et Les Alouettes naïves (1967). Sa première expérience d’image-son n’est pas seulement le transfert de ses écrits à l’écran ; c’est également un double retour aux origines, à ses racines culturelles et à l’empreinte marquée par son vécu de femme aux interdictions liées au sexe féminin. Assia Djebar veut explorer les racines de la crise algérienne, où la femme est privée de l’image tout comme elle est privée de l’espace extérieur. La romancière algérienne explique son abandon de l’écriture depuis une dizaine d’années, pour s’aventurer dans le monde du cinéma et des images mouvantes, mais surtout pour retrouver ses sources et sa langue maternelle à travers les paroles et les témoignages des femmes du Chenoua. Cet épisode de sa vie, qui la pousse à accroître les outils de création cinématographique, est né du besoin d’inventer un espace complexe, où textes et sons, chants et silences peuvent être représentés. Le souci de l’écrivaine est d’avoir une fécondité nouvelle ou renouvelée à travers le métissage des arts, qu’ils soient littéraires ou cinématographiques, des langues, arabe ou française, des signifiants et des signifiés, des sons et des mots. « Je me suis dit que la femme est privée d’images : on ne peut pas la photographier et elle-même n’est pas propriétaire de son image. Parce qu’elle est enfermée, la femme observe l’espace interne, mais elle ne peut pas regarder l’espace extérieur, ou seulement si elle porte le voile et si elle regarde d’un seul œil. Donc je me suis proposé de faire de ma caméra l’œil de la femme voilée1 », écrit l’auteur. La cinéaste-écrivaine ne peut exprimer sa révolte contre le regard de la femme voilée autrement que par le cinéma, dans lequel elle peut inventer une architecture d’images et un espace cinématographique, où les femmes circulent librement et où le regard d’un seul œil cesse d’être un regard dominant et voyant, pour devenir le regard des femmes de l’ombre.

Ainsi se développe une fusion sonore dans laquelle la langue étrangère française, la langue indigène arabe et la musique réalisent une sorte de parcours vers une forme d’exploration, qui place l’image documentaire dans le champ du vécu. Assia Djebar découvre une nouvelle forme d’écriture, lorsqu’elle s’engage dans ce qu’elle appelle « l’image-son ». Elle dit à ce propos que « tout ce qui compte, c’est moins ce qui est vu que le départ donné à une parole à travers ce qui est vu2». Ce premier film d’une cherchelloise est une tentative de regarder ces « femelles » qui, enfermées dans les patios ou derrière le voile, ne pouvaient jusqu’alors regarder qu’en voyeuses clandestines. Cependant, si l’auteure s’est expliquée sur les raisons de cette longue absence, elle s’est moins exprimée sur son expérience cinématographique. La découverte de la caméra lui a permis de résoudre les conflits indissociables à l’écriture dans la langue coloniale qui avaient interrompu sa démarche créatrice. Elle a de plus pu mettre en pratique, dans son écriture, les techniques d’expression découvertes au cinéma, adoptant ainsi une manière unique de faire entendre la spécificité de la voix de la femme algérienne.

L’écrivaine va reprendre sa plume sur la scène littéraire et inaugurer une nouvelle veine créatrice, qui, avec l’ensemble des nouvelles, donnera naissance à des œuvres canoniques,emmes d’Alger dans leur appartement, L’amour la Fantasia et Ombre Sultane. Elle va intégrer une partie documentaire dans son œuvre suivante, Vaste est la prison. « La caméra doit enregistrer le silence de mes prunelles1», déclare-t-elle dans ce dernier, en évoquant l’expérience qui, pour elle, fut créatrice. Cette œuvre, en partie cinématographique, est l’enregistrement du silence et une captation du non visible. Le cinéma a permis une recherche concrète de cet au-delà des vérités délicates, que le roman a cousu sous une forme beaucoup moins divertissante. Grâce à la caméra, a pu se dire ce qui n’était qu’aveuglément deviné des origines ensevelies d’une expérience à la fois individuelle et étroitement collective, en quoi la cinéaste a puisé sa véritable identité. Il y a comme une sorte de mouvement judicieux dans cet affrontement de l’image-son, qui permet le dépassement de l’abstraction et le défilé progressif, dans un parcours à la fois biographique et cinématographique. Le passage à l’image est effectué dans la seule intention de montrer ce qui précisément ne se montre ni ne se voit. Aussi, relance-t-elle la quête sur un autre processus déterminé à explorer, dans le même temps, son présent et son passé. La cinéaste a voulu faire du cinéma pour regarder ces femmes, pour leur donner la parole et les écouter en les filmant, afin d’éveiller en elles une parole ensevelie ou oubliée. D’autre part, c’est pour les rendre aptes à se regarder sans voile, à se montrer dans leur légitimité d’héroïnes de guerre, rendues à la liberté de combattre l’ennemi, à nourrir les moudjahidines, combattants de la guerre.

Écrivain-femme, porte-parole des femmes séquestrées, écrivain stimulant la mémoire des aïeules et secouant les souvenirs, écrivain parcourant son corps et surprenant la société, Assia Djebar est aussi une sorte d’écrivain-architecte qui expérimente les structures, confectionne des objets linguistiques et qui, en restant profondément ancrée dans une idéologie de la représentation, évolue vers une recherche sémiologique et une réflexion sur le processus de la création. L’œuvre est alors entendue comme une collection de paroles éparpillées, timidement énoncées, inspirées, arrêtées, interdites, refoulées, qui en somme rétablissent le sens de l’histoire.


  1. Ameyar, K., « La Nouba des femmes du Mont Chenoua. Assia Djebar, mémoire de femmes », Algérie Actualité, n°, 686, décembre 1978, p. 22.
  2. Leclerc, J. M., « L’influence du cinéma sur l’écriture romanesque d’A. Djebar », Fabula L.H.T., 1 décembre 2006, p. 3.
  3. Djebar, A., Vaste est la prison, Paris, Éditions Albin Michel, 1995, p. 251.
Publicités
Cet article a été publié dans Chronique, Cinéma, Littérature. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s