Pendant très longtemps, malheureusement, l’histoire de notre pays fut écrite avec une gomme.

Mourad-Benachenhou-Mémoires

Par Ibtissem NOUAR

Présent Samedi 11 Octobre à la librairie du Tiers Monde pour la signature de son dernier ouvrage « Les clairons de la destinée », un livre dans lequel il relate son histoire familiale ainsi que le rôle qu’il a joué pendant la guerre de libération national, Mourad Benachenhou, ancien ministre et universitaire, nous a accordé l’entretien que nous vous livrons ici. Pour rappel, il a déjà écrit une dizaine d’ouvrages portant sur différents thèmes, entre autres politiques et économiques.

Jeune Maghreb: Qu’est ce qui vous a poussé à écrire ce livre et surtout quand est-ce que vous en avez eu l’idée ?

Mourad Benachenhou: J’ai eu l’idée d’écrire ce livre au mois de Ramadhan de l’an dernier. J’ai pensé que vu mon age, il était peut être temps pour moi de commencer à écrire une autobiographie qui soit également un rappel de l’histoire de la lutte de libération nationale et de la première année de ma participation comme officier de l’ALN à la guerre de libération nationale. J’espère que j’aurais le courage de continuer cette autobiographie jusqu’à 1962, jusqu’à l’indépendance.

Vous dîtes dans votre livre vouloir raconter une histoire personnelle. Ne pensez-vous pas que celle-ci fait partie de l’histoire de l’Algérie, et donc, en racontant votre histoire, vous relatez aussi une partie de l’histoire de l’Algérie ?

Justement je raconte l’histoire d’une famille algérienne qui a été plus ou moins déchue de ses biens par le colonialisme et également comment celle-ci a, petit à petit, commencé à reprendre de sa splendeur passée grâce, en particulier, au père, le mien qui à l’age de 15 ans, a marché de Tlemcen jusqu’à la ville de Fès au Maroc pour continuer ses études à l’université Al Qaraouiyine ». Et c’est à ses efforts que cette famille, qui est la mienne, a commencé à regagner de son confort. Je raconte, en même temps, les méfaits du système colonial qui avait imposé l’analphabétisme à la population algérienne. Une situation qui fait que dans toute la ville de Tlemcen, de 1881 jusqu’à pratiquement 1940, il n’y avait qu’une seule école publique pour enfants indigènes, l’école Décieux, par laquelle, d’ailleurs, sont passées toutes les générations qui, par la suite, sont devenues des cadres de la lutte de libération nationale.

Dans un passage de votre livre vous dites que la partie la plus glorieuse de l’histoire de notre peuple fut écrite avec une gomme. Que voulez-vous dire par là ?

Cela veut dire que, pendant très longtemps malheureusement, pour des motifs d’ordre politique, on a empêché ceux qui ont participé à la guerre de libération nationale, ceux qui ont contribué à la libération du pays, d’écrire leur autobiographie, de raconter les événements  qu’ils ont vécus, de donner les noms des gens qu’ils ont connus. Ce qui a fait que, petit à petit, cette histoire, l’histoire de la guerre d’indépendance, parce que c’en est véritablement une et qu’elle a été extrêmement violente, a disparu même de la mémoire de beaucoup de générations.

Vous évoquez certains souvenirs qui sont douloureux, comme la mort de vos camarades, par exemple. Est ce facile pour vous d’en parler 60 ans après ?

Bien sûr que ce n’est pas facile ! À cette époque et en tant qu’ Algériens, nous n’avions que les droits que les Français ou, du moins, le colonialisme voulait bien nous donner. Il fallait, dans les limites de la liberté et de la capacité d’initiative qui étaient données, essayer de tirer le maximum de cet état de fait. De la soumission qui nous était imposée par la violence… Je raconte comment, élève à l »école primaire, j’ai appris que je n’avais pas de nationalité. Je raconte comment, une fois, un professeur m’a battu parce que j’avais dit du mal d’un Français.

Vous écrivez aussi que le système colonial vous a instruit et que, de ce fait, vous n’aviez aucune raison de le combattre et que votre prise de conscience et le choix d’opter pour son combat ne vous sont venus que des suites de vos lectures, particulièrement, les livres de l’Émir Abdelkader et de Malek Bennabi. Était-ce un argument suffisant pour vous pousser à prendre les armes ?

Absolument ! Notre famille, malgré tout, s’en est bien tirée par rapport à la majeure partie de la population. Mais ceci ne la laissait pas impassible, puisqu’elle était membre à part entière de cette communauté qui souffrait dans son ensemble. Il faut dire que la majorité des Algériens vivait dans la misère à cette époque. Et sentant que nous faisions partie de cette communauté et qu’il fallait que nous participions, malgré le fait que nous bénéficions d’un certain nombre de privilèges que ma famille avait acquis par le travail, il fallait que nous aussi prenions part à la libération du pays. L’oppression dans laquelle vivait le peuple était telle qu’on ne peut absolument pas l’imaginer aujourd’hui. Certains discours prétendent qu’on aurait pu éviter la violence pour arriver à l’indépendance. D’autres soutiennent qu’on était mieux pendant la période coloniale. Moi je leur dit qu’il fallait vivre cette période pour savoir ce que c’était d’être étranger chez soi. D’être un apatride, quelqu’un qui n’avait aucune nationalité bien qu’il vivait chez lui. Tout cela est oublié pour certains, et c’est pour cela qu’il faut le rappeler souvent. On a tendance à l’oublier parce qu’accablés par les problèmes quotidiens. On se dit que, peut être, avant c’était mieux parce qu’on voit de belles bâtisses, mais ces bâtisses que nous voyons aujourd’hui, il n y avait que les Français qui pouvaient les occuper.

Ce livre n’a rien à voir avec vos ouvrages précédents puisque ce sont des mémoires. Est-ce une façon de clôturer votre bibliographie ?

Non, pas du tout ! Je vais continuer à écrire encore. « Les clairons de la destinée » n’est que le premier tome. Je n’ai pas voulu dire que c’était le premier tome parce que, comme on dit, notre vie est entre les mains de Dieu. Arrivé à un âge où nous pouvons à tout moment disparaître, j’espère avoir la force et les informations nécessaires pour écrire un second tome qui racontera un peu les événements que j’ai vécus en tant qu’officier de l’ALN, et ce, jusqu’à l’indépendance du pays.

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